Depuis plusieurs semaines, les consommateurs martiniquais en font l’expérience très concrètement : les rayons œufs sont souvent clairsemés, parfois vides, et certaines références deviennent difficiles à trouver. Le phénomène n’est pas inédit, mais il revient avec assez de force pour interroger. Car derrière un produit du quotidien, c’est toute une chaîne économique qui se révèle : production locale, cycles d’élevage, arbitrages de consommation en période d’inflation, et contraintes propres à un petit territoire sans débouchés extérieurs évidents en cas de surproduction.
Le 5 février 2026, Bérangère Bonnetête, directrice générale de Martinique Aviculture (propriétaire de la marque “Les œufs Bonnaire”), a détaillé les facteurs en jeu. Son message de départ est clair : la pénurie observée en Martinique ne serait pas, à ce stade, le résultat d’un problème sanitaire ou d’un effondrement de la production locale. L’explication principale se situerait ailleurs : dans la demande, et dans la manière dont la filière doit s’adapter à une consommation qui augmente.
Un produit devenu “protéine refuge” dans un contexte d’inflation
Dans l’explication donnée, l’élément central est l’augmentation de la consommation. Selon la responsable de Martinique Aviculture, la tendance serait observable depuis plusieurs années, mais elle se serait accentuée dans un contexte où les ménages ajustent leurs choix alimentaires.
Le raisonnement présenté s’inscrit dans une séquence économique identifiée : depuis la crise en Ukraine de 2022, la hausse du coût des céréales a contribué à augmenter le prix de la viande. Dans ce contexte, les consommateurs chercheraient des alternatives plus abordables et se tourneraient davantage vers les œufs, qui “supplantent” la viande. La directrice générale rappelle aussi un argument nutritionnel souvent mis en avant : l’œuf est décrit comme un aliment remarquable, riche en protéines de haute qualité et en vitamines.
Ce déplacement de la consommation n’est pas neutre pour une île. Quand un produit devient plus attractif en période d’inflation, la demande peut croître rapidement. Or, l’appareil productif ne se réajuste pas instantanément : il est rythmé par des cycles biologiques, des investissements, des capacités de bâtiments et des contraintes de marché.
Quand la rareté nourrit la rareté : l’effet “stockage”
Un second facteur intervient, plus comportemental : le stockage. Lorsqu’un produit se fait rare, un réflexe de précaution peut se mettre en place : acheter plus quand on en trouve. Cette logique, décrite comme un “réflexe classique”, peut amplifier la tension sur les rayons.
Dans ce cas précis, l’effet est simple : la disponibilité se réduit, les consommateurs anticipent, ils stockent, et la pression augmente. À l’échelle d’un territoire où l’offre est déjà calibrée finement, cette dynamique peut suffire à rendre visibles des déséquilibres qui, autrement, seraient absorbés.
Le rôle des “vides sanitaires” dans les trous d’air
Au-delà de la demande, la filière décrit un facteur structurel qui peut “creuser” la tension : les périodes de vides sanitaires. Le vide sanitaire est présenté comme une période durant laquelle les bâtiments d’élevage sont vidés et nettoyés.
La responsable explique un fonctionnement clé : en Martinique, il y aurait deux gros producteurs. Chacun a des poules pondeuses qui pondent pendant environ un an. Au bout d’un an, les poules sont abattues, puis un vide sanitaire est réalisé dans les bâtiments avant de recharger en nouvelles poulettes. Lorsque ces périodes se produisent, elles réduisent temporairement la production et peuvent donc contribuer à une baisse d’offre disponible.
Dans la situation observée, ces vides sanitaires auraient joué un rôle aggravant, “creusant davantage le déficit”. Mais l’argument principal reste la hausse de la consommation.
Un casse-tête économique : augmenter la production sans créer de surproduction
La question la plus délicate pour la filière est celle de l’ajustement. Augmenter la production paraît logique quand les rayons se vident, mais la directrice générale décrit une contrainte majeure : sur un petit territoire comme la Martinique, il faut éviter de se retrouver en surproduction, faute de débouchés vers l’extérieur.
Cette contrainte est particulièrement tangible lorsqu’on parle d’investissements. Monter un nouveau bâtiment, c’est, selon les propos cités, ajouter “au bas mot 20 000 poules de plus”. Ce type d’augmentation n’est pas marginal : c’est un changement d’échelle qui peut résoudre une tension… ou au contraire créer un problème inverse si la demande se retourne.
La filière reconnaît avoir, un temps, considéré la hausse de consommation comme un possible “phénomène de mode”, avec l’idée que la situation se détendrait. Mais, face à une demande qui continue d’augmenter, des pistes sont désormais étudiées.
La piste privilégiée : jouer sur la durée de ponte pour réduire les vides
Parmi les solutions évoquées figure un levier qui ne passe pas immédiatement par la construction de nouveaux bâtiments : travailler sur les vides sanitaires en allongeant la durée de ponte des poules. La responsable indique qu’il existe désormais des souches permettant de garder les poules plus longtemps.
Concrètement, une prolongation de “15 à 16 semaines” est mentionnée comme une possibilité. L’objectif serait de réduire le nombre de vides sanitaires, donc de limiter les périodes où la production baisse, et, au total, d’augmenter la quantité produite sur l’année.
Ce type d’ajustement illustre bien la logique d’une filière sous contrainte : augmenter l’offre, oui, mais par des “leviers fins” qui évitent de surinvestir. Il ne s’agit pas seulement de produire plus ; il s’agit de produire plus sans déstabiliser le marché local.
Une pénurie qui révèle un sujet plus large : la fragilité de l’équilibre offre-demande
Ce que met en lumière cette pénurie en rayon, c’est la fragilité d’un équilibre économique insulaire. D’un côté, la demande peut évoluer rapidement, portée par l’inflation, la substitution à la viande et les comportements de stockage. De l’autre, l’offre locale est structurée par des cycles d’élevage, des contraintes sanitaires normales, et des décisions d’investissement lourdes.
Dans ce contexte, le moindre décalage se voit immédiatement dans les magasins. Et l’économie de l’œuf devient un révélateur : elle montre à quel point l’alimentation est un sujet économique, avec des arbitrages de ménages, une filière qui pilote sa production au plus près, et une contrainte majeure — l’impossibilité, ou du moins la difficulté, d’écouler un surplus à l’extérieur.
À court terme, les consommateurs continueront de juger la situation sur un indicateur simple : la présence ou non d’œufs sur les étagères. Mais, à moyen terme, la question posée est plus structurante : comment une filière locale, sur un marché fermé, peut-elle s’adapter à une demande qui augmente, sans basculer dans des cycles de pénurie puis de surproduction ?

Articles similaires
Filière canne, négociations sociales au point mort avant la campagne, une fragilité économique remise à nu
févr. 10, 2026
Un rapport bouscule la filière canne, entre morcellement foncier et équation économique devenue intenable
févr. 07, 2026
Aéroport Maryse Condé : trafic en hausse et nouvelles perspectives
févr. 06, 2026