, février 11, 2026

Croisière aux Antilles : volumes record, retombées locales en question


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Croisière aux Antilles : volumes record, retombées locales en question
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En 2024, la Guadeloupe a accueilli 285 escales de croisière, injectant 46 millions d'euros dans l'économie locale. En Martinique, la saison 2024-2025 a franchi le seuil de 450 000 passagers croisiéristes, un record historique selon le Grand Port Maritime. Mais derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité économique plus nuancée : un passager de croisière dépense entre 37 et 140 dollars par escale, contre plus de 1 600 dollars pour un touriste de séjour. Cette asymétrie interroge le modèle touristique ultramarin, tiraillé entre l'attractivité immédiate des paquebots géants et les faibles retombées pour l'économie locale.

Une fiscalité adaptée, mais complexe

Le secteur de la croisière dans les Antilles bénéficie d'un cadre fiscal spécifique. Depuis le 8 février 2024, un dispositif expérimental de ventes hors taxes aux croisiéristes est en vigueur en Guadeloupe et en Martinique, jusqu'au 31 décembre 2026. Les vendeurs agréés de certaines communes (Pointe-à-Pitre, Basse-Terre, Deshaies, Saint-Louis et Terre-de-Haut en Guadeloupe ; Fort-de-France, Les Anses d'Arlet, Le Marin, Les Trois-Îlets et Saint-Pierre en Martinique) peuvent proposer des produits détaxés d'octroi de mer, de TVA et d'accises.

Ce régime vise à renforcer l'attractivité commerciale des escales ultramarines face à la concurrence caribéenne (Saint-Martin, îles néerlandaises, îles britanniques), où les prix duty-free constituent un argument majeur pour les croisiéristes. Mais il crée aussi une distorsion de concurrence avec les commerces classiques, qui restent soumis à l'octroi de mer et à la TVA, et se plaignent de perdre des clients au profit des boutiques portuaires.

Les passagers embarquant à bord de navires de croisière depuis les ports guadeloupéens ou martiniquais s'acquittent également de la TEP (Taxe d'Embarquement sur les Passagers), rebaptisée MOMTAP (Majoration Outre-Mer de la Taxe sur le transport Aérien de Passagers). Son montant, fixé par chaque conseil départemental ou régional, ne peut excéder 4,57 euros par passager. Cette taxe, versée par les compagnies de transport maritime, alimente les budgets des collectivités locales.

Par ailleurs, les navires effectuant des transports maritimes de passagers vers des espaces naturels protégés doivent s'acquitter d'une taxe environnementale, plafonnée à 1,92 euro par passager depuis le 1er janvier 2025. Cette contribution, modeste, finance théoriquement la protection des sites naturels fréquentés par les croisiéristes (réserves marines, parcs nationaux).

Un boom de la croisière, une stagnation du tourisme de séjour

Les statistiques 2024 révèlent une progression marquée du tourisme de croisière, contrastant avec la stagnation, voire le recul, du tourisme de séjour. En Martinique, la fréquentation touristique totale a frôlé le million de visiteurs en 2024 (988 000), en légère baisse de 1,4 % par rapport à 2023. Cette baisse s'explique par un recul des croisiéristes durant certains mois (février -10,9 %, avril -51,2 %, décembre -13,5 %), compensé partiellement par une hausse du nombre de touristes de séjour.

En Guadeloupe, le secteur de la croisière a sauvé l'année 2024, dans un contexte économique globalement morose. Le Grand Port Maritime de Guadeloupe a enregistré des baisses dans tous ses autres secteurs d'activité (fret de marchandises, conteneurs), mais le trafic passagers (1,14 million de passagers) n'a dû sa stabilité qu'à la croisière.

Cette évolution reflète une tendance lourde dans la Caraïbe : les grandes compagnies de croisière (MSC, Royal Caribbean, Carnival, Costa) privilégient les itinéraires multi-îles, permettant aux passagers de visiter plusieurs destinations en une seule semaine, au détriment des séjours longs dans un seul territoire. Pour les Antilles françaises, cette dynamique pose problème : les croisiéristes passent quelques heures à terre, dépensent peu, et repartent sans avoir réellement contribué à l'économie locale.

Des retombées économiques limitées et inégalement réparties

Les études sur l'impact économique du tourisme de croisière dans la Caraïbe convergent : les dépenses moyennes par escale oscillent entre 37 et 140 dollars par passager, selon les destinations. En Martinique et en Guadeloupe, les estimations se situent autour de 100 dollars par passager, incluant achats de souvenirs, repas, excursions et transports locaux.

Ces dépenses se concentrent massivement dans les boutiques duty-free (45 à 67 % du total), les excursions organisées par les compagnies de croisière elles-mêmes (17 %), et les restaurants proches des ports (8 %). Les petits commerces indépendants, les artisans locaux et les producteurs agricoles captent une part marginale de ces flux financiers.

De plus, une proportion importante de croisiéristes ne descend même pas à terre, préférant profiter des animations à bord (piscines, spectacles, casinos, restaurants). Les compagnies de croisière, conscientes de cette tendance, multiplient les activités payantes à bord pour monétiser le temps des passagers, réduisant d'autant les occasions de dépenser dans les escales.

Par comparaison, un touriste de séjour dépense en moyenne plus de 1 600 dollars par visite, hors hébergement, vols et formalités. Il fréquente les hôtels, restaurants, commerces de proximité, loueurs de voiture, prestataires d'activités nautiques ou culturelles. Ces dépenses irriguent l'ensemble du tissu économique local, créent des emplois durables et génèrent des recettes fiscales substantielles.

Des infrastructures portuaires à la traîne

Les ports de Pointe-à-Pitre et Fort-de-France constituent les principaux points d'entrée des croisiéristes dans les Antilles françaises. Le terminal de Pointe-à-Pitre-Bergevin, situé à quelques centaines de mètres du centre-ville et du marché principal, accueille depuis plusieurs décennies les paquebots de croisière. Mais les compagnies maritimes reprochent aux autorités portuaires le manque d'investissements dans les infrastructures, les animations et les services.

Les quais, conçus pour des navires de taille moyenne, peinent à accueillir les méga-paquebots modernes, pouvant transporter 5 000 à 6 000 passagers. Les équipements à terre (sanitaires, zones d'attente climatisées, information touristique, transports en commun) restent insuffisants pour absorber les pics de fréquentation lorsque plusieurs navires accostent simultanément.

À Fort-de-France, le terminal croisière, situé dans la baie des Flamands, fait face aux mêmes défis. Bien que proche du centre-ville et de ses attractions (bibliothèque Schœlcher, cathédrale, marché couvert, jardins de Balata accessibles par excursion), il manque d'espaces commerciaux attractifs et d'animations pour retenir les croisiéristes à terre.

Les collectivités locales, en sous-capacité budgétaire, rechignent à investir massivement dans des infrastructures destinées à un tourisme qui rapporte peu. Les compagnies de croisière, de leur côté, n'hésitent pas à menacer de réorienter leurs itinéraires vers des destinations concurrentes (îles néerlandaises, îles britanniques, République dominicaine) offrant de meilleures conditions d'accueil.

Un débat sur le modèle touristique ultramarin

L'expansion du tourisme de croisière dans les Antilles alimente un débat de fond sur le modèle de développement touristique à privilégier. Les partisans de la croisière mettent en avant les volumes (des centaines de milliers de visiteurs par an), la visibilité internationale des Antilles françaises, et les emplois créés dans les services portuaires, les taxis, les excursions et les commerces.

Les opposants soulignent les faibles retombées économiques, la dégradation environnementale (pollution atmosphérique des navires au fioul lourd, rejets en mer, surfréquentation des sites naturels), et la dépendance vis-à-vis de compagnies étrangères contrôlant l'ensemble de la chaîne de valeur.

Un rapport de France Télévisions sur les croisières outre-mer, publié en 2024, mettait en lumière le difficile équilibre entre profit et protection de l'environnement. Les paquebots géants, véritables villes flottantes, consomment des quantités massives de carburant, émettent des gaz à effet de serre et des particules fines, et polluent les eaux côtières. Les sites naturels les plus prisés (îlets, réserves marines, plages) subissent une pression touristique intense lors des escales, dégradant les écosystèmes fragiles.

Plusieurs collectivités caribéennes (Bermudes, îles Caïmans, certaines îles grecques) ont instauré des quotas de passagers ou des taxes dissuasives pour limiter le nombre de navires et préserver leur environnement. Aux Antilles françaises, la question reste ouverte, mais le débat gagne en intensité à mesure que les effets négatifs de la croisière de masse deviennent visibles.

Vers une diversification du tourisme ?

Face à ces constats, les acteurs économiques et institutionnels plaident pour une diversification du modèle touristique ultramarin. Le projet Hub Antilles, doté de 120 millions d'euros, vise à développer de nouvelles routes maritimes entre les Antilles, l'Amérique du Sud, l'Amérique centrale et la Caraïbe, pour réduire la dépendance aux liaisons transatlantiques et aux compagnies dominantes.

D'autres initiatives misent sur le développement du tourisme vert, du tourisme culturel (patrimoine créole, musées, festivals), et du tourisme sportif (plongée, voile, randonnée). Ces formes de tourisme génèrent des séjours plus longs, des dépenses plus élevées, et un impact environnemental moindre que la croisière de masse.

Mais ces stratégies supposent des investissements publics conséquents, une montée en gamme de l'offre hôtelière et de restauration, et une promotion internationale ciblée. Elles nécessitent aussi un changement de perception : sortir les Antilles françaises de l'image des destinations low-cost ou des escales de croisière pour les positionner comme des destinations de séjour haut de gamme.

Un secteur stratégique, mais fragile

Le tourisme, croisière et séjour confondus, représente environ 1,5 milliard d'euros de revenus en Martinique et 1,3 milliard en Guadeloupe. Il constitue un pilier de l'économie locale, employant des milliers de personnes dans l'hébergement, la restauration, les transports, les activités de loisirs et les commerces.

Mais la prédominance croissante de la croisière, aux retombées limitées, questionne la soutenabilité de ce modèle. Entre attractivité immédiate des volumes de passagers et faiblesse des dépenses locales, entre fiscalité adaptée et distorsions de concurrence, entre croissance des escales et dégradation environnementale, les Antilles françaises peinent à tirer pleinement parti de leur potentiel touristique.

Rééquilibrer le modèle en faveur du tourisme de séjour, réguler les flux de croisière pour limiter les impacts négatifs, et investir dans des infrastructures de qualité : telles sont les pistes pour transformer le tourisme ultramarin en véritable levier de développement durable, au service des populations locales et non des seules compagnies maritimes internationales.

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