, février 11, 2026

Crise du foncier agricole : un frein à la souveraineté alimentaire ultramarine


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Crise du foncier agricole : un frein à la souveraineté alimentaire ultramarine
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En Guadeloupe, 9 000 hectares de terres enregistrées devraient être mises en production pour permettre l'installation de 450 jeunes agriculteurs en attente. En Guyane, le prix moyen du foncier agricole a atteint 20 550 euros par hectare, un niveau jugé problématique par les professionnels. Ces chiffres illustrent la crise du foncier agricole dans les Antilles et en Guyane : des terres disponibles mais sous-exploitées, des prix dissuasifs, un statut du fermage largement méconnu ou contourné, et des outils de régulation hérités des années 1960 devenus obsolètes.

Des terres agricoles rares et sous tension

Les départements d'outre-mer connaissent une pression foncière particulière. L'espace disponible y est limité par la géographie (insularité pour les Antilles, forêt dense pour la Guyane), et les usages concurrents se multiplient : urbanisation, tourisme, infrastructures, zones protégées. Résultat : les terres agricoles reculent, fragmentées, détournées ou laissées à l'abandon.

En Guadeloupe, la Chambre d'agriculture estime que les prix du foncier agricole, oscillant entre 0,35 et 0,95 euro par mètre carré, sont surévalués par les propriétaires. Ces tarifs constituent un frein majeur à l'installation des jeunes agriculteurs, qui ne disposent ni des fonds propres ni de l'accès au crédit nécessaires pour acquérir des parcelles.

En Guyane, la situation diffère. Les terres agricoles ne manquent pas en théorie, mais leur localisation (éloignement des centres urbains, absence de dessertes routières, manque d'équipements) limite leur valorisation. De plus, la plupart des transactions portent sur de petites parcelles, souvent inférieures à deux hectares, détournées pour des usages résidentiels ou récréatifs plutôt qu'agricoles.

Le statut du fermage : un cadre juridique méconnu

Le statut du fermage, instauré en métropole dans les années 1940 et codifié en 1960, régit les relations entre propriétaires fonciers et exploitants agricoles. Il garantit aux fermiers un droit au renouvellement de leur bail, encadre les loyers (fermages) selon un indice national, et protège contre les résiliations abusives.

Mais dans les DROM, ce statut reste largement méconnu. De nombreux propriétaires louent leurs terres de manière informelle, sans bail écrit, avec des fermages fixés au gré des négociations individuelles. Les exploitants, souvent précaires et peu informés, acceptent ces conditions par crainte de perdre l'accès à la terre.

Lorsque des baux sont conclus, ils ne respectent pas toujours les dispositions du statut du fermage. Les loyers dépassent les plafonds légaux, les durées sont trop courtes, et les clauses de résiliation abusives. Le statut prévoit la perte du bail en cas de sous-location, mais cette règle reste difficile à faire respecter dans un contexte où les contrôles sont rares.

En Mayotte, le statut du fermage demeure quasiment inconnu. Les pratiques coutumières prédominent, avec des arrangements verbaux entre familles, sans aucune sécurisation juridique pour les exploitants.

L'indice des fermages 2025 : une hausse modérée

Chaque année, un indice national des fermages est publié pour encadrer l'évolution des loyers agricoles. Pour la période du 1er octobre 2025 au 30 septembre 2026, l'indice a été fixé à 123,06, soit une hausse de 0,42 % par rapport à l'année précédente. Cet indice s'applique théoriquement dans les DROM comme en métropole, mais son impact reste limité tant que le statut du fermage n'est pas effectivement appliqué.

De plus, la faiblesse de la hausse de l'indice (0,42 %) ne reflète pas les tensions réelles sur le marché foncier ultramarin, où les prix à l'achat explosent et où l'accès à la terre devient un luxe réservé aux héritiers ou aux investisseurs extérieurs.

Les SAFER : des outils de régulation sous-utilisés

Les Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (SAFER) jouent un rôle clé dans la régulation du marché foncier agricole en métropole. Elles disposent d'un droit de préemption sur les ventes de terres agricoles, leur permettant d'acheter en priorité pour revendre ensuite à des agriculteurs, dans des conditions favorables.

Dans les DROM, les SAFER existent (SAFER Guadeloupe, SAFER Guyane), mais leur action reste limitée. En Guyane, la SAFER souligne un marché foncier opaque, des transactions de gré à gré échappant au contrôle, et un manque de moyens financiers pour acquérir des terres à prix élevé. En Guadeloupe, elle publie un observatoire du marché foncier, qui met en lumière les dysfonctionnements : concentration des propriétés, spéculation, détournement des terres agricoles vers des usages non agricoles. Mais les leviers d'action restent faibles face à des dynamiques de marché puissantes.

Des conflits d'usage multiples

La pression sur le foncier agricole ultramarin ne provient pas seulement de la demande agricole. D'autres usages entrent en compétition : extension urbaine, développement touristique, installation de zones commerciales ou industrielles, création de réserves naturelles. Les arbitrages entre ces usages concurrents relèvent souvent de décisions politiques locales, où les intérêts agricoles pèsent peu face aux lobbies immobiliers ou touristiques.

En Guadeloupe, des terres agricoles situées en bord de mer ont été converties en zones touristiques (hôtels, marinas, résidences de tourisme), privant l'agriculture de surfaces fertiles et bien desservies. En Martinique, l'étalement urbain grignote progressivement les exploitations maraîchères périurbaines. En Guyane, la complexité du statut des terres — souvent domaniales, sans cadastre précis — rend l'accès au foncier long et bureaucratique.

L'accès au foncier : un frein à l'installation des jeunes

Pour les jeunes souhaitant s'installer comme agriculteurs, l'accès au foncier constitue le principal obstacle. Sans héritage familial, impossible d'acquérir des terres aux prix du marché. Sans aide publique substantielle, impossible de financer un projet d'installation viable. Les dispositifs d'aide à l'installation existent, mais ils ne suffisent pas à compenser le coût d'acquisition ou de location du foncier.

De plus, les banques restent frileuses pour financer des projets agricoles ultramarins, jugés risqués en raison des aléas climatiques et des difficultés de commercialisation. Résultat : de nombreux jeunes renoncent à s'installer, les exploitations vieillissent, et les terres sont abandonnées ou récupérées par des investisseurs non-agricoles.

La question des terres en friche et de la sous-exploitation

Paradoxalement, alors que le foncier agricole se raréfie et que les jeunes peinent à s'installer, des milliers d'hectares restent en friche ou sous-exploités. En Guadeloupe, les 9 000 hectares mentionnés par la Chambre d'agriculture sont enregistrés comme agricoles, mais ne sont pas cultivés. Les raisons sont multiples : indivision, enclavement, absence d'irrigation, contamination des sols. Ces friches agricoles représentent un gâchis économique et environnemental majeur.

Vers une réforme du cadre juridique et des outils de régulation

Face à ces constats, plusieurs pistes de réforme émergent : révision du statut du fermage, renforcement des SAFER, création d'établissements publics fonciers dédiés à l'agriculture ultramarine, ou politique de soutien à l'agriculture vivrière locale. Ces mesures visent à freiner la spéculation, sécuriser les exploitants et relancer la production agricole.

Un enjeu de souveraineté alimentaire

Au-delà de l'économie agricole, la question du foncier renvoie à un enjeu de souveraineté alimentaire. Les DROM importent l'essentiel de leur alimentation, ce qui les rend vulnérables aux crises logistiques et aux hausses des prix mondiaux. Développer une agriculture locale suppose de sécuriser l'accès à la terre et de créer des filières de transformation et de commercialisation viables.

Le foncier agricole ultramarin cristallise les contradictions des politiques publiques : entre soutien affiché à l'agriculture et réalités d'un marché spéculatif, entre protection des espaces naturels et pression urbaine. Résoudre ces contradictions nécessitera des choix politiques forts et durables.

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