Créer une entreprise en Guadeloupe, Martinique ou Guyane ne relève pas du parcours du combattant, mais suppose de connaître les dispositifs d'aides spécifiques à ces territoires. Au-delà des aides nationales classiques (ACRE, ARCE, ARE), les DROM bénéficient de programmes régionaux et d'avantages fiscaux renforcés. Mais entre empilement des dispositifs, complexité administrative et inégalités territoriales, tous les entrepreneurs ultramarins ne profitent pas également de ces soutiens.
L'ACRE : une exonération de cotisations sociales universelle
L'Aide à la Création ou à la Reprise d'une Entreprise (ACRE) constitue le dispositif phare de soutien aux créateurs d'entreprise, applicable dans toute la France, y compris outre-mer. Elle consiste en une exonération temporaire de cotisations sociales au démarrage de l'activité.
Depuis sa réforme en 2019, l'ACRE est accessible automatiquement à tous les créateurs d'entreprise, sans condition particulière. Les bénéficiaires profitent d'une exonération de 50 % des cotisations sociales jusqu'à la fin du troisième trimestre civil suivant la date de début d'activité.
Pour un entrepreneur ultramarin lançant son activité au 1er janvier 2025, l'exonération couvre donc les neuf premiers mois, jusqu'au 30 septembre 2025. Cette aide allège significativement les charges sociales durant la phase critique de démarrage, où les revenus restent faibles et les investissements importants.
Toutefois, l'exonération ne porte que sur une partie des cotisations (assurance maladie, retraite de base, allocations familiales), et elle est plafonnée en fonction du revenu. Les micro-entrepreneurs en bénéficient également, avec un taux de cotisations réduit pendant la première année.
L'ARCE : transformer ses droits au chômage en capital
L'Aide à la Reprise ou à la Création d'Entreprise (ARCE), versée par France Travail (ex-Pôle emploi), s'adresse aux demandeurs d'emploi qui créent ou reprennent une entreprise. Elle permet de recevoir 60 % des droits restants à l'allocation de retour à l'emploi (ARE) sous forme de capital, en deux versements.
Le premier versement intervient au démarrage de l'activité, le second six mois plus tard, sous réserve que l'entreprise soit toujours en activité. Pour un demandeur d'emploi disposant de 15 000 euros de droits ARE, l'ARCE représente 9 000 euros, versés en deux fois 4 500 euros.
Ce capital permet de financer les premiers investissements (matériel, stocks, communication), ou de couvrir les charges courantes en attendant les premières rentrées d'argent. L'ARCE constitue une aide précieuse pour les créateurs ultramarins, d'autant que le taux de chômage élevé dans les DROM (près de 20 % en Guadeloupe et Martinique) signifie qu'une part importante des entrepreneurs proviennent du chômage.
Mais l'ARCE suppose de renoncer au versement mensuel de l'ARE. Le créateur doit donc choisir entre percevoir ses allocations chômage mois après mois (tout en développant son activité), ou toucher un capital d'un coup. Ce choix stratégique dépend de la nature du projet et de la capacité de l'entrepreneur à générer rapidement du chiffre d'affaires.
Les aides régionales : ARICE en Guadeloupe, Chrysalide en Martinique
Au-delà des dispositifs nationaux, chaque collectivité ultramarine a développé ses propres programmes de soutien à la création d'entreprise.
En Guadeloupe, l'ARICE (Aide Régionale à l'Investissement et à la Création d'Entreprises) finance les projets d'investissement pour la création et le développement d'entreprises. Le montant et les conditions d'attribution varient selon la taille du projet, le secteur d'activité, et les emplois créés. L'ARICE peut prendre la forme de subventions directes ou d'avances remboursables.
En Martinique, le programme Chrysalide accompagne les entrepreneurs à travers trois phases : de l'idée initiale jusqu'au développement, incluant la structuration financière. Ce dispositif va au-delà de la simple aide financière : il propose un accompagnement personnalisé, des formations, et un suivi post-création.
En Guyane, des aides spécifiques sont également disponibles, bien que moins documentées publiquement. Les porteurs de projet peuvent s'adresser à la Collectivité territoriale de Guyane, à la Chambre de commerce et d'industrie, ou aux réseaux d'accompagnement (BGE, Initiative Guyane) pour identifier les financements accessibles.
Le prêt NACRE : un coup de pouce pour les demandeurs d'emploi
Bien que le dispositif national NACRE (Nouvel Accompagnement pour la Création ou la Reprise d'Entreprise) ait été supprimé en 2017 au profit de programmes régionaux, certaines structures ultramarines continuent d'offrir des prêts similaires.
En Guadeloupe, Initiative Guadeloupe propose le prêt NACRE sous forme de prêt d'honneur à taux zéro, destiné aux demandeurs d'emploi. Le montant varie entre 1 500 et 10 000 euros, remboursable sur une période de 1 à 5 ans. Ce prêt, cumulable avec les autres aides, permet de constituer un apport personnel, souvent exigé par les banques pour accorder un crédit professionnel.
L'accès à ce type de prêt suppose de monter un dossier solide, avec un business plan crédible, des prévisions financières réalistes, et un engagement personnel du porteur de projet. Les structures d'accompagnement (BGE, CCI, réseaux consulaires) jouent un rôle clé dans la préparation de ces dossiers.
L'aide spécifique aux jeunes de 18 à 30 ans
Les jeunes entrepreneurs de 18 à 30 ans créant une entreprise dans les DROM bénéficient d'une aide majorée, pouvant atteindre 9 378 euros, assortie d'une exonération de cotisations sociales et fiscales sur ce montant. Cette aide, cumulable avec l'ACRE et l'ARCE, vise à encourager l'entrepreneuriat des jeunes ultramarins, particulièrement touchés par le chômage.
Les conditions d'attribution incluent la création effective d'une entreprise (auto-entreprise, SARL, SAS, etc.), l'implantation dans un DROM, et le respect de critères d'âge. Le versement intervient après validation du projet par les organismes compétents (collectivités locales, France Travail, réseaux d'accompagnement).
Mais cette aide reste méconnue de nombreux jeunes, faute de communication suffisante. Les réseaux d'accompagnement peinent à toucher les publics les plus éloignés de l'entrepreneuriat (jeunes sans diplôme, issus de quartiers prioritaires, en situation de précarité).
Les dispositifs fiscaux : ZFANG et exonérations locales
Les entreprises créées dans les DROM peuvent également bénéficier des Zones Franches d'Activité Nouvelle Génération (ZFANG), qui offrent des abattements fiscaux sur les bénéfices imposables et sur la cotisation foncière des entreprises (CFE). Ces avantages, détaillés dans la loi, réduisent significativement la pression fiscale durant les premières années d'activité.
Toutefois, les ZFANG s'adressent principalement aux PME structurées, avec un chiffre d'affaires minimal et des secteurs d'activité éligibles (industrie, BTP, artisanat, R&D, énergies renouvelables). Les micro-entrepreneurs et les très petites structures en sont souvent exclus, faute de remplir les critères.
De plus, les démarches administratives pour bénéficier des ZFANG restent complexes, nécessitant l'appui d'un expert-comptable ou d'un conseil fiscal. Les créateurs isolés, sans accompagnement professionnel, passent souvent à côté de ces avantages.
Des aides cumulables, mais un parcours administratif ardu
L'un des atouts des aides à la création d'entreprise outre-mer réside dans leur cumulabilité. Un jeune demandeur d'emploi guadeloupéen de 25 ans peut théoriquement bénéficier de l'ACRE, de l'ARCE, de l'aide jeunes de 9 378 euros, du prêt NACRE via Initiative Guadeloupe, et de l'ARICE régionale.
Mais mobiliser l'ensemble de ces dispositifs suppose de naviguer dans un labyrinthe administratif : dossiers à constituer auprès de multiples organismes (France Travail, Région, CCI, Urssaf, services fiscaux), délais d'instruction variables, pièces justificatives à fournir en plusieurs exemplaires. Pour un porteur de projet peu familier des démarches administratives, ce parcours peut décourager.
Les structures d'accompagnement (BGE, réseau Entreprendre, CCI, chambres de métiers) jouent un rôle essentiel pour aiguiller les créateurs, les aider à monter les dossiers, et maximiser les aides obtenues. Mais ces structures manquent parfois de moyens, et ne parviennent pas à couvrir l'ensemble des besoins.
Des inégalités territoriales dans l'accès aux aides
Tous les territoires ultramarins ne se valent pas en matière d'aides à la création. La Guadeloupe et la Martinique, mieux structurées, disposent de réseaux d'accompagnement denses et de programmes régionaux financés. La Guyane, plus enclavée et moins peuplée, offre moins d'options, et les porteurs de projet hors de Cayenne peinent à accéder aux dispositifs.
À Saint-Martin et Saint-Barthélemy, les aides diffèrent encore, en raison du statut particulier de ces collectivités. Les entrepreneurs locaux doivent s'informer auprès des services territoriaux pour connaître les dispositifs applicables.
Cette fragmentation territoriale crée des inégalités de traitement entre entrepreneurs ultramarins, selon leur lieu de résidence. Un porteur de projet en Guyane intérieure aura moins de chances d'obtenir des financements qu'un entrepreneur installé à Pointe-à-Pitre ou à Fort-de-France.
Les limites des aides financières seules
Si les aides à la création sont nombreuses, elles ne suffisent pas à garantir le succès entrepreneurial. Nombre de créateurs ultramarins se heurtent à d'autres obstacles : accès au financement bancaire difficile (les banques locales restent frileuses face aux jeunes entreprises), marchés locaux étroits limitant les débouchés, coûts de fonctionnement élevés (loyers, énergie, approvisionnements), et manque de compétences en gestion.
Les aides financières permettent de démarrer, mais ne remplacent pas un accompagnement de qualité, une formation à la gestion d'entreprise, et un réseau professionnel solide. Les taux d'échec restent élevés : selon certaines études, près de 50 % des entreprises créées outre-mer ne passent pas le cap des trois ans.
Pour renforcer l'efficacité des dispositifs, plusieurs pistes sont évoquées : simplification administrative (guichet unique regroupant toutes les aides), renforcement de l'accompagnement post-création (suivi sur les trois premières années), développement de la formation entrepreneuriale (dès le lycée et l'université), et soutien à l'accès au crédit bancaire (fonds de garantie, prêts bonifiés).
Un levier essentiel pour l'économie ultramarine
Malgré leurs limites, les aides à la création d'entreprise constituent un levier indispensable pour dynamiser les économies ultramarines. Dans des territoires marqués par un chômage structurel élevé et une faible diversification économique, l'entrepreneuriat représente une voie d'insertion professionnelle et de création de richesse.
Les dispositifs existants, bien que perfectibles, permettent chaque année à des centaines de Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais de lancer leur activité, créant des emplois et contribuant au tissu économique local. Reste à les faire mieux connaître, à simplifier leur accès, et à accompagner durablement les créateurs pour transformer les aides en réussites pérennes.

Articles similaires
Filière canne, négociations sociales au point mort avant la campagne, une fragilité économique remise à nu
févr. 10, 2026
Pénurie d’œufs en Martinique dans rayon, une tension d’approvisionnement qui dit beaucoup de l’économie alimentaire insulaire
févr. 07, 2026
Un rapport bouscule la filière canne, entre morcellement foncier et équation économique devenue intenable
févr. 07, 2026