Le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre a tranché ce lundi 2 février 2026 : Air Antilles est placée en redressement judiciaire pour une durée de six mois. La compagnie aérienne régionale échappe ainsi à la liquidation, mais les défis qui l'attendent restent considérables.
Une décision attendue depuis plusieurs semaines
C'est un verdict qui était attendu avec une certaine anxiété par les 118 salariés de la compagnie, les élus des territoires desservis et les usagers du transport aérien inter-îles. Ce lundi 2 février 2026, le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre a rendu sa décision sur l'avenir d'Air Antilles, déclarée en cessation de paiements depuis le 16 janvier 2026 : la compagnie bénéficie d'un placement en redressement judiciaire pour une période de six mois, sous la surveillance d'un administrateur judiciaire désigné par le tribunal.
Cette décision, rendue en audience publique, privilégie donc le redressement à la liquidation. Elle suspend temporairement le remboursement des dettes et ouvre une période d'observation durant laquelle la direction devra présenter un plan de continuation crédible. Les dirigeants d'Air Antilles ont rendez-vous dans deux mois devant la justice pour défendre leur plan de redressement. L'objectif affiché par la juridiction est clair : permettre à l'entreprise de se restructurer et d'éviter un arrêt total de ses activités, dont les conséquences seraient lourdes pour la desserte aérienne entre les îles françaises des Antilles.
Une crise qui a débuté en décembre 2025
Pour comprendre la situation actuelle d'Air Antilles, il faut remonter au début du mois de décembre 2025. Entre le 2 et le 4 décembre, la Direction générale de l'aviation civile (DGAC) a mené un audit de sécurité au sein de la compagnie. Les conclusions de cet audit se sont révélées accablantes : la DGAC a relevé des « défaillances très significatives dans les processus de sécurité » de la compagnie, estimant qu'Air Antilles n'était « plus en mesure d'assurer la sécurité de ses passagers et de ses personnels ».
En conséquence, le 8 décembre 2025, la Direction de la sécurité de l'aviation civile (DSAC) a pris la décision de suspendre le Certificat de Transporteur Aérien (CTA) de la compagnie. Dès le lendemain, à minuit, tous les vols ont été interdits. La suspension du CTA a entraîné automatiquement celle de la Licence de Transport Aérien (LTA), interdisant également à Air Antilles de vendre des billets. La flotte d'ATR de la compagnie s'est ainsi retrouvée clouée au sol, en pleine saison touristique, privant l'entreprise de toute source de revenus.
De son côté, Air Antilles a contesté la portée des conclusions de l'audit, affirmant que celui-ci avait mis en évidence « un certain nombre de vérifications documentaires et organisationnelles devant être finalisées dans des délais rapprochés », sans remettre selon elle « aucunement en cause la sécurité immédiate des vols ». La compagnie a transmis un plan d'action correctif à la DGAC, mais aucun retour officiel n'a été communiqué sur une éventuelle reprise de la licence à ce jour.
Un contexte financier déjà fragilisé
L'arrêt brutal des opérations n'a fait qu'aggraver une situation financière déjà précaire. Air Antilles, relancée en juin 2024 après la liquidation du groupe CAIRE en 2023, fonctionnait sous la forme d'une Société d'Économie Mixte Locale (SEML), détenue à 60 % par la Collectivité de Saint-Martin et à 40 % par le groupe Edeis.
Depuis sa relance, la compagnie avait pourtant connu une montée en puissance significative. En 2025, elle a transporté plus de 121 000 passagers et réalisé un chiffre d'affaires d'environ 18 millions d'euros, s'imposant à nouveau comme un acteur central des liaisons aériennes intra-caribéennes. Mais cette croissance s'est faite sur fond de fragilités financières persistantes.
Dès avril 2025, en raison de problèmes financiers récurrents, la DGAC avait décidé de rendre temporaire la licence d'exploitation de la compagnie, contraignant la direction à solliciter régulièrement son renouvellement. En septembre, les dirigeants se sont rendus à Paris pour obtenir un nouvel arrêté ministériel permettant la poursuite de l'activité. Le 30 septembre 2025, un arrêté a prolongé pour quatre mois la licence d'exploitation, jusqu'au 31 janvier 2026.
Le 6 octobre 2025, le conseil territorial de Saint-Martin a voté un nouvel appui financier de 3 millions d'euros en faveur d'Air Antilles, présenté comme un « geste fort et décisif » pour consolider la compagnie. Cette injection portait à plus de 16 millions d'euros — et selon certaines sources jusqu'à 20 millions d'euros — l'effort financier total consenti par la Collectivité de Saint-Martin depuis la reprise de la compagnie fin 2023. Mais au moment de cette décision, la trésorerie de l'entreprise était déjà tombée à environ 150 000 euros.
Louis Mussington, président du conseil d'administration d'Air Antilles et président de la Collectivité de Saint-Martin, avait reconnu la gravité de la situation dans un courrier adressé aux salariés : « La caisse est vide. Nous n'avons pas les moyens financiers de faire face à nos charges. »
L'alerte de l'intersyndicale ignorée
Avant même la suspension des vols en décembre, les signes avant-coureurs d'une crise profonde étaient visibles. En novembre 2025, l'intersyndicale d'Air Antilles — composée du SNPL France ALPA, du SNPNC-FO et de l'UNSA Aérien — avait tiré la sonnette d'alarme dans un communiqué détaillé.
Les organisations syndicales affirmaient avoir « multiplié les alertes depuis des mois » sur la dégradation de la situation, sans succès. Elles dénonçaient les « choix incompréhensibles d'une gouvernance inexpérimentée » qui auraient plongé la compagnie dans une crise profonde. Les conséquences décrites étaient préoccupantes : annulations de vols en cascade, passagers laissés sans information, salariés en sous-effectif et soumis à une pression accrue, dégradation de la qualité de service.
Brieuc Hardy, délégué syndical SNPL France ALPA, avait souligné que les difficultés n'étaient pas liées à un manque de ressources humaines ou techniques, mais à une direction incapable de prendre les décisions nécessaires. Il estimait que la compagnie avait besoin d'un « chef d'orchestre » capable de donner une direction claire, rappelant que les salariés de la SEML Air Antilles étaient des professionnels expérimentés exerçant leur métier depuis plus de vingt ans.
L'intersyndicale avait également dénoncé un « mutisme » de la gouvernance, affirmant que ni la Collectivité territoriale de Saint-Martin ni la direction d'Air Antilles ne répondaient à leurs sollicitations, laissant « personnels, passagers et partenaires dans une incertitude totale ».
Un sursis assorti d'exigences strictes
Si la décision du 2 février constitue un répit pour la compagnie, elle est loin d'être un blanc-seing. Le placement en redressement judiciaire s'accompagne d'exigences précises auxquelles Air Antilles devra répondre dans des délais serrés.
En premier lieu, la compagnie devra rapidement sécuriser sa trésorerie en recherchant activement des investisseurs ou des prêts, afin d'assurer la continuité de son fonctionnement : paiement des salaires des quelque 118 employés répartis en Guadeloupe, en Martinique et à Saint-Martin, maintenance des appareils et approvisionnement en carburant. La recherche de partenaires financiers, interrompue par l'arrêt brutal de l'activité en décembre, devra être relancée de manière urgente.
En parallèle, un obstacle réglementaire majeur demeure. La licence d'exploitation d'Air Antilles, déjà temporaire, est arrivée à échéance le 31 janvier 2026. Faute d'avoir versé les garanties financières exigées avant cette date, cette licence n'a pas été prorogée. La compagnie devra donc régulariser sa situation auprès de la DGAC en obtenant simultanément la prorogation de sa licence d'exploitation et la levée de la suspension de son Certificat de Transporteur Aérien. Sans ces deux documents, aucune reprise des vols n'est envisageable, et sans vols, aucun revenu ne peut être généré.
À ces difficultés s'est ajoutée l'exclusion d'Air Antilles du BSP France (Billing and Settlement Plan) par l'Association du transport aérien international (IATA). Cette mesure a pour conséquence directe que les agences de voyages ne sont plus autorisées à émettre de billets ni à procéder à des remboursements pour le compte de la compagnie.
L'ensemble de ces démarches s'effectuera sous le contrôle de l'administrateur judiciaire désigné par le tribunal. La direction d'Air Antilles devra revenir devant la justice dans les deux prochains mois pour défendre son plan de redressement.
Un enjeu de continuité territoriale
Au-delà du sort de l'entreprise elle-même, la situation d'Air Antilles revêt une dimension stratégique pour les territoires qu'elle dessert. La compagnie, qui opère exclusivement les liaisons entre les îles françaises des Antilles — Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy —, constitue un maillon essentiel de la continuité territoriale et de la mobilité régionale.
Depuis la suspension des vols le 8 décembre 2025, Air Caraïbes est devenue la seule compagnie à assurer les liaisons régionales entre ces territoires. Les passagers d'Air Antilles ont dans un premier temps été replacés sur les vols d'autres compagnies, à la charge d'Air Antilles. Cette solution, rapidement jugée trop coûteuse, a été abandonnée au profit de propositions de remboursement ou de report sur de futurs vols hypothétiques.
Pour les habitants de Saint-Martin, de Saint-Barthélemy, de Guadeloupe et de Martinique, la disparition d'Air Antilles signifierait une réduction drastique de l'offre de transport aérien inter-îles, avec des conséquences directes sur les déplacements professionnels, familiaux et touristiques. C'est en partie cette dimension d'intérêt général qui a pesé dans la décision du tribunal de privilégier le redressement.
Un avenir incertain
Le parcours d'Air Antilles ces dernières années illustre la fragilité du modèle économique des compagnies aériennes régionales dans les Outre-mer. Après la liquidation du groupe CAIRE, la relance sous forme de SEML avait suscité l'espoir d'un nouveau départ, soutenu par l'investissement massif de la Collectivité de Saint-Martin. En un peu plus d'un an d'exploitation, la compagnie avait réussi à retrouver une place centrale dans le ciel caribéen.
Mais les défis structurels se sont accumulés : coûts opérationnels élevés liés à la flotte d'ATR, contrats de maintenance contraignants de type « Power-By-the-Hour », licence d'exploitation constamment renouvelée de manière précaire, gouvernance critiquée par les syndicats, et enfin suspension pour défaillances de sécurité. La conjonction de ces facteurs a conduit à la situation actuelle.
Les six prochains mois seront déterminants. Air Antilles devra simultanément trouver des financements suffisants, convaincre la DGAC de rétablir ses autorisations de vol, présenter un plan de redressement crédible devant la justice et restaurer la confiance de ses partenaires commerciaux et de ses passagers. Un défi colossal pour une compagnie dont les avions restent, à l'heure actuelle, cloués au sol depuis près de deux mois.

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